Les 7 plaies de l’Asie

Article publicat al portal Youphil.com el passat 27 de setembre del 2012.

En 2011, les Nations Unies expliquaient dans un rapport que nous serons près de 5 milliards d’urbains pour 8,3 milliards d’humains en 2030. Aujourd’hui, la moitié des 7 milliards que nous sommes vit en zone urbaine. Le 17 septembre dernier, un rapport publié par des géographes et environnementalistes dans les Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS) et dont le Passeur de Sciences s’est fait l’écho, est sans appel.

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Les villes asiatiques congestionnées

Les auteurs de l’étude estiment que près de la moitié de cette expansion se fera en Asie, la Chine et l’Inde se taillant la part du lion. Ainsi, les géographes pensent qu’en 2030, on trouvera en Chine un cordon côtier urbanisé de 1 800 km de long, entre Hangzhou et Shenyang.
Calculs mathématiques rapides effectués par le Passeur et chiffres à l’appui, le constat est plutôt impressionnant : « en 2000, la couverture urbaine mondiale représentait 0,5 % de la totalité des terres émergées. En 2030, les villes grandissant de plus en plus vite, l’espace urbain devrait avoir triplé de surface et gagné 1,2 million de kilomètres carrés. (…) Pour se représenter les choses autrement, il faut voir que 1,2 million de km2 gagnés en trois décennies, cela fait 110 km2 par jour, soit à peu près la superficie de Paris ! A chaque jour qui passe, le cumul des espaces gagnés par les villes du monde entier est égal à la surface occupée par la capitale de la France. (..) Les deux-tiers des zones urbaines de 2030 n’existaient pas au début du siècle. »

Conséquences environnementales

Or, l’extension du tissu urbain n’est pas sans impact environnemental. Le rapport parle ainsi d’impacts directs et indirects. Les conséquences directes de l’urbanisation accélérée de l’homme entraineront déforestation massive et destruction d’écosystèmes nécessaires à la préservation de la biodiversité. La modélisation géographique publiée dans les PNAS montre ainsi que le gain de territoire réalisé par l’homme urbain mettra en péril l’habitat de quelque deux cents espèces d’amphibiens, de mammifères et d’oiseaux déjà répertoriées comme étant en danger ou en danger critique d’extinction sur la liste rouge de l’Union internationale pour la conservation de la nature.
Le rapport insiste surtout sur les effets indirects d’une telle modélisation. Les urbains, par exemple, ont tendance à consommer plus de viande. Or, la chaine de production des produits carnés est énergivore, rejette énormément de méthane et surtout, nécessite des centaines de litres d’eau par tête de bétail.

Mais la densification des villes et l’augmentation des impacts environnementaux des zones urbaines ne sont qu’un facteur de la crise de l’eau qui touche durement le continent asiatique.

L’eau en Asie : les sept fléaux

Le même jour, le 17 septembre, dans un article publié dans The Straits Times, journal de Singapour, un universitaire indien, Brahma Chellaney, auteur de « Water : Asia’s new battleground », estime que l’Asie est le théâtre d’une crise de l’eau qui affectera la sécurité et l’économie de la région. La dégradation des eaux de surface et des nappes souterraines menace la survie des écosystèmes et nous menace directement selon lui.

Il rappelle que l’Asie est la région qui présente les taux d’accès à l’eau potable les plus bas du monde. Or, le continent continue de creuser toujours plus loin et plus profond, siphonnant les réservoirs naturels que représentent les nappes phréatiques, et asséchant les rivières en multipliant puits et barrages. « L’œil humain ne voit pas les nappes souterraines, alors l’esprit humain tend à croire que le problème n’existe pas, et les gens pompent de plus en plus profondément dans les nappes. »

Chellaney a établi sept causes de cette pénurie d’eau qui affecte durement l’Asie et contribue à l’accroissement de risques économiques et sécuritaires.

– La première est la croissance économique régionale. Alors que l’industrie et l’agriculture s’attribuent 92% de l’eau utilisée chaque année sur terre, l’économie est un élément de pression considérable sur les ressources en eau. L’Asie est toujours la région où figure le plus haut taux de personnes ne bénéficiant pas d’un accès adéquat à une source d’eau potable. Parallèlement, les populations font face à des infrastructures de distribution en mauvais état, les pertes se multiplient, les citadins n’ont pas accès à un service régulier et l’eau est souvent polluée par les pratiques industrielles et agricoles.

– La seconde est la prospérité croissante de l’Asie. Si les taux d’accroissement des populations sont relativement stagnants, voire ralentissent, les consommations d’eau, d’énergie et de nourriture ont décollé. En Chine par exemple, la consommation quotidienne d’eau d’un ménage est vingt-deux fois plus élevée en 2000 qu’en 1980. Mais surtout, le changement de régime alimentaire des populations est la principale cause de l’accroissement de leur consommation en eau. En Asie, on mange de plus en plus de viande. La Chine, le Vietnam et la Thaïlande ont ainsi doublé leur production de cochons et de volailles dans la seule décennie 1990.

– Le troisième facteur est le rôle de l’irrigation dans les pratiques agricoles des pays asiatiques. 70% des terres irriguées de notre planète sont en Asie. 82% de l’eau utilisée en Asie le sont par l’agriculture. En d’autres termes, ¾ de l’eau destinée à l’agriculture dans le monde sont consommés en Asie. Entre 1961 et 2003, notamment dans les régions arides et semi arides (Chine, Ouzbékistan), la superficie des zones irriguées a doublé. Chellaney estime que ces proportions sont intenables à moyen-terme.

– L’industrialisation et l’urbanisation de l’Asie sont aujourd’hui les plus rapides du monde. Elles représentent le quatrième facteur responsable de la crise de l’eau. En Asie de l’est, 22% de l’eau utilisée le sont par les industries et 14% par le tissu urbain. Pourtant, ces deux secteurs font face à de nombreuses coupures et pénuries, et rencontrent de plus en plus de mal à faire face à la demande en constante augmentation. En Inde cette année, plusieurs grandes villes du nord du pays, notamment la capitale, New Delhi, ont connu de sévères pénuries d’eau, touchant plusieurs grands quartiers et des services publics entiers tels que des hôpitaux.

– La Chine se targue de posséder plus de la moitié des 50 000 plus grands barrages du monde. L’Asie, rappelle Chellaney, est l’endroit où l’on pratique le plus ce qu’il nomme la « séquestration de l’eau », au moyen de barrages, de réservoirs et autres constructions humaines. Le problème, dit-il, est qu’elles ont été pensées et construites sans aucune considération environnementale à long-terme, et dans la plupart des cas, sans prendre en compte les besoins et les intérêts des pays situés en aval. C’est le cinquième problème. Ces projets sont d’ailleurs souvent sources de conflits nationaux et régionaux.

– Le sixième élément est l’impact environnemental de l’enrichissement du continent. Les sources, les écosystèmes et l’eau s’en trouvent dégradés et ce à des stades tels qu’on parle d’irréversibilité. L’impact des activités humaines sur l’environnement en Asie est une cause directe de l’aggravation de la crise de l’eau. Les subventions des Etats aux fermiers ont involontairement contribué à cette situation, explique Chellaney.

– Enfin, le septième facteur que cite l’auteur est le manque d’institutions de coopération pour la plupart des bassins transfrontaliers d’Asie, alors que les relations entre les Etats sont tendues. L’absence d’une organisation de coopération politique et de sécurité dans la région ne permet pas au continent de se doter de processus de résolution de conflits réaliste et efficace.

L’Asie, selon l’universitaire indien, « est le seul continent, excepté l’Afrique, où l’intégration régionale doit encore prendre forme, parce que les diversités politiques et culturelles ont entravé la construction de telles institutions. La conséquence directe est la que la question de la gestion de l’eau en Asie devient de plus en plus compliquée à appréhender pour chacun des pays du continent ».

De la sécurité alimentaire à la sécurité humaine, l’eau doit être mieux prise en compte

Les villes s’agrandissent, les urbains deviennent plus nombreux, la population mondiale augmente, les besoins et la consommation avec. Comment concilier tous ces éléments alors que planète fait face à une crise de l’eau qui ne finit pas de faire parler d’elle et que les gouvernements ont toutes les peines à prendre en considération et à résoudre ? Alors que la Semaine Internationale de l’Eau se tenait à Stockholm fin août et rappelait qu’une personne sur trois dans le monde fait face à une pénurie d’eau, et que les famines au Sahel se répètent inlassablement, les organisateurs avaient choisi de rappeler le lien qui existe entre sécurité alimentaire et sécurité de l’eau. Les prix de l’énergie et les sécheresses aux Etats-Unis et en Afrique ont en effet contribué à l’augmentation des prix des céréales ces trois derniers mois. Alors que les populations des régions les plus dépourvues en eau devraient doubler dans les quarante prochaines années, on s’attend à ce que l’eau disponible per capita chute sous la barre des 50%. Comment répondrons-nous à ces besoins vitaux ? Faudra t-il choisir les secteurs prioritaires ? L’agriculture ou l’industrie ? La ville ou les cultures ? Boire ou manger ?

Khalida Bouzar, Directrice de l’IFAD (International Fund for Agricultural Development) pour la division Nord-Est, Afrique du Nord et Europe a expliqué qu’il fallait désormais inclure systématiquement cette problématique dans le développement des pays : « La pénurie d’eau deviendra le principal obstacle au développement socio-économique durable dans la région [NDLR : parle de l’Afrique mais s’applique à l’Asie], ce qui explique pourquoi il est essentiel d’élaborer des stratégies d’adaptation intégrées qui combinent les questions de l’eau dans tous les secteurs, notamment l’agriculture, l’industrie, le développement urbain, le commerce et le tourisme. Ces stratégies devraient également contribuer à réduire l’exposition à la volatilité du marché par des investissements dans les infrastructures essentielles comme stockages de céréales et de récupération de l’eau. »

Dans un chat organisé par leMonde.fr en octobre 2009, Frédéric Lasserre (DIRECTEUR DE L’OBSERVATOIRE DE RECHERCHES INTERNATIONALES SUR L’EAU À L’UNIVERSITÉ DE LAVAL (QUEBEC, CANADA) ET AUTEUR DU LIVRE LES GUERRES DE L’EAU (DELAVILLE, 2009) répondait à des questions sur les prochaines « guerres de l’eau », et expliquait que ces guerres seraient avant tout des guerres civiles, nées de tensions autour du partage de l’eau pour l’agriculture. « On peut très bien développer de nouvelles surfaces à cultiver, ce sera d’ailleurs difficile de faire autrement compte tenu de l’accroissement de la population mondiale, sans que ce soit nécessairement une catastrophe hydrologique si l’on cultive des espèces peu gourmandes en eau et avec des techniques d’irrigation efficaces. (…) La solution à ces conflits passe donc pratiquement toujours par une réforme du secteur agricole, une amélioration des techniques d’irrigation, et une plus grande autonomie des agriculteurs dans leurs choix économiques» concluait-il alors.

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